Infidèles

Il sait. J’en suis sûre.
Il est rentré plus tôt que d’habitude.
A l’heure où, d’habitude, il est avec sa maitresse, il m’envoie des messages brefs me parlant de réunion qui traine, d’heures supplémentaires imposées, de dossier à boucler. Il y a longtemps que je ne l’attends plus à la fin de la journée.
Mais pas ce soir. Ce soir, vu l’heure, il a directement fait le trajet du bureau jusqu’à l’appartement. Et rapidement, en plus.
Il est entré en silence, il a posé son trousseau de clefs sur le buffet de l’entrée, il s’est déchaussé lentement et précautionneusement comme il le fait toujours, puis il est passé dans la cuisine pour se laver les mains, et j’ai entendu le bruit de la porte du placard qu’on ouvrait et qu’on fermait, et de verres qu’on bougeait sur l’étagère. Il se sert à boire. Whisky.
C’est drôle de se sentir aussi éloignée d’un homme dont on connait pourtant chaque geste sur le bout des doigts, tous les petits rituels. Je le connais par coeur et je ne le connais pas.
Il est toujours dans la cuisine, et au bruit je peux deviner qu’il a déjà vidé deux verres. Il s’en sert un troisième. Il sait que je suis là, mais il ne m’a toujours pas adressé la parole.
Je ne lui parle pas non plus. Peu m’importe. De toute façon ça fait longtemps qu’on ne se parle plus beaucoup même durant les jours normaux.
Je reste assise dans le canapé du salon, mon livre ouvert sur mes genoux, et j’attends.
Le parquet grince légèrement quand il rentre enfin dans la pièce, et je l’entends qui s’immobilise dans mon dos, à quelques pas. Je peux sentir son regard, son regard qui me vrille la nuque, et je me demande de quelle expression ses yeux sont chargés. Surpris ? Blessés ? Furieux ?
J’avoue que ça me ferait bien rire. Alors quoi, tu pensais pouvoir t’amuser sans conséquences encore longtemps? Tu pensais que tu étais le seul capable de jouer?
Je sens qu’il bout, qu’il cherche quels mots prononcer, quel angle attaquer. Je l’imagine en train de faire ses petits calculs, ses petites probabilités, se demander ce que je sais moi aussi, jusqu’à quel point. Soupeser ses risques concrets dans un affrontement direct.
Il abandonne, trop risqué. Je l’entends qui se déplace, et les grincements du parquet l’accompagnent, et il vient se positionner face à moi. Lui debout, moi assise. Pourquoi pas. Si ça lui donne une sensation de domination, je la lui laisse.  Il me fixe en silence, et ses yeux me foudroient pendant qu’il se tait, et parlent à la place de sa bouche. Salope. Comment as-tu pu me faire ça. Pas à moi.
Je soutiens son regard et je continue ce dialogue muet. Et oui. J’en ai baisé un autre. Et j’ai aimé ça en plus, oh oui, j’ai aimé ça. Mange ça, digère ça, sens comment ça te traverse le ventre, comment c’est aigre dans la gorge. Maintenant on ne vaut pas mieux l’un que l’autre.
Il tend la main. Je me raidis. Et s’il était capable de me frapper ? 
Mais non. Il caresse ma joue, et je frissonne, c’est étrange, c’est comme si ce contact était neuf, alors que je connais tout de son corps, de ses mains, de sa peau. 
Il me fixe encore un instant comme ça, et ses yeux sont plus noirs qu’ils ne l’ont jamais été, et puis il saisit le livre posé sur mes genoux et le jette derrière lui sans regarder et il me saisit par la gorge et me fait basculer d’un coup. Je me retrouve allongée sur le canapé, clouée par une de ses mains tandis que l’autre vient saisir ma cuisse, l’agrippe, avant de descendre chercher la fin de la jupe, glisser dessous, remonter sur ma peau et caresser ma chair. 
La première fraction de seconde où il s’est saisi de moi j’ai failli résister, un réflexe défensif que j’ai contenu sans trop savoir pourquoi, mais à présent je me sens submergée par une vague d’excitation inattendue. Il s’allonge sur moi et m’embrasse à pleine bouche pendant que son autre main va rejoindre la première sous ma jupe et vient m’empoigner les hanches. Je suis complètement troussée et je gémis et je l’embrasse à mon tour et je mords sa langue, il a un goût de whisky et de cigarette. Il me serre plus fort contre lui et une de ses mains vient saisir l’arrière de ma tête pour tirer mes cheveux en même temps que je l’enserre entre mes cuisses. Je suis si excitée que j’ai l’impression d’être parcourue de spasmes et que mes jambes tremblent, et mes mains descendent vers son pantalon pour ouvrir sa ceinture. Il se fige et se redresse, m’arrachant à lui, et je manque de laisser échapper un gémissement de frustration quand je perds la pression de son corps sur le mien. Il ne se passe plus rien entre nous depuis si longtemps que notre lit n’est plus qu’un endroit pour dormir où les rares rapports que nous avons se font mollement et sans conviction. Depuis des mois je supporte à peine son toucher ; il rentre en portant l’odeur de l’autre sans même y prêter attention. J’en avais oublié ce que c’était que de pouvoir le désirer. Le désirer vraiment. Mais maintenant j’ai faim de lui et je ne supporterais pas qu’il s’arrête, et je tends tout mon corps vers lui mais il me repousse encore sur le canapé, et je me laisse faire, soumise. Il m’empoigne et me retourne, et il achève de retrousser ma jupe avant d’arracher ma culotte. J’ai la tête enfoncée dans un coussin, je peux à peine respirer mais pour rien au monde je ne songerais à protester quand il corrige ma posture et appuie sa main sur mes reins pour creuser ma cambrure. Sa main descend plus bas et ses doigts viennent m’ouvrir, mais je suis déjà prête et inondée et je gémis dans le coussin pendant qu’il fait quelques gestes de va et vient tout en libérant son sexe de l’autre main, j’entends le cliquetis de la ceinture et le bruit de la fermeture éclair. Et alors que je m’attends à ce qu’il entre en moi, je sens sa bouche, il me mange, il me fouille, il me redécouvre, ça fait tellement longtemps, et sa langue vient s’attarder dans chaque recoin de moi, et en même temps il caresse chaque centimètre de peau nue,  avec avidité, comme s’il reprenait possession de mon corps. C’est d’ailleurs ce qu’il fait, il me mord les cuisses, le dos, les fesses, il me frappe, il se couche sur moi de nouveau, malaxe mes seins et me glisse un petit “tu aimes, hein” avant de me mordre la nuque. Je suis submergée de sensations. Je ne peux y répondre mais il n’attend rien, il se redresse et agrippe mes cheveux. D’une torsade du poignet, il tire sur ma nuque pour que je me cambre de nouveau, et c’est là qu’il me pénètre enfin. J’en pleure tellement j’en avais envie. Il entame son mouvement de va et vient. Je griffe le canapé et je feule, j’ai l’impression de découvrir un nouvel amant, de redécouvrir son sexe. Je ne me souvenais plus qu’il pouvait me faire cet effet là. L’avait-il vraiment fait d’ailleurs ? 
Mais il n’est pas satisfait et me retourne encore. Je suis sur le dos, face à lui. Il me regarde et malgré la passion de ses gestes son visage est dur, son regard froid. Je ne sais pas bien au juste ce que je ressens  à ce moment là. Il me pénètre de nouveau et c’est comme si ça avait moins d’importance, et au fur et à mesure de ses mouvements je sens la chaleur qui monte et je me sens basculer. Mes yeux se ferment à demi et ma tête part en arrière, mais non, il m’attrape le visage et le ramène vers lui, d’une main ferme il me force à le regarder tandis que lui même ne me quitte pas des yeux, pas une seule seconde.  En même temps qu’il me fait l’amour et que je sens mon corps réagir je vois sa colère, sa déception, le “qu’est-on devenus” désespéré qui donne de la force à son étreinte, et s’il m’empêche de regarder ailleurs ou de fermer les yeux c’est pour que je ne pense pas à un autre, que je reste concentrée sur lui, tout comme en ce moment précis il est tout à moi, tout avec moi, pour la première fois depuis longtemps. Chacun de ses coups de reins est une tentative de récupération, chaque mouvement une tentative d’exorciser l’autre, d’exorciser son corps hors du mien, d’en effacer la trace, de récupérer chaque centimètre qui a été touché, d’être le meilleur amant.
Et moi, j’accepte ce jeu, je griffe chaque parcelle de lui qu’elle m’a volé, j’enfonce mes ongles dans sa chair pour le marquer comme mien, je m’ouvre au maximum pour l’accueillir encore plus en moi, encore plus loin, encore plus près, pour que plus jamais il n’ait envie de partir. Alors qu’il tient mon visage d’une main, je viens saisir le sien entre les miennes et le regarde avec autant d’intensité que lui. 
Je jouis.
La force de mon orgasme fait trembler tous mes membres. J’en pleure, mais je ne le quitte pas des yeux. Je gémis et mon corps s’agite. Il ne manque aucun des instants durant lesquels je me tords, et quand peu après il me rejoint c’est toujours le regard vissé dans le mien.
L’énergie retombe d’un coup, et il s’affaisse sur moi, le visage enfoui dans mon cou. Je me mets à fixer le plafond faute de mieux.
J’ai peur de bouger, j’ai peur de rompre le charme, j’ai peur de l’après. 
En un instant, j’ai retrouvé ce que je croyais perdu pour toujours, que je n’avais plus peur de perdre, et maintenant je suis terrifiée par ce qu’il va advenir de nous.
Sa respiration devient régulière. Il s’assoupit sur moi, et je sens les fantôme de mon amant et de sa maitresse qui flottent autour de nous et qui effleurent nos corps. Je sais que son sommeil ne sera qu’un bref répit.
Il va falloir qu’on parle.

Marina Ayros.

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