Discussion

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— Je peux avoir la rosette ?
— Bien sûr, belle maman !
Je tends l’assiette de charcuterie à Sylvie. Elle me sourit. Belle-maman et belle grand-mère sont venues passer quelques jours chez nous. Marie les sort, les promène. Moi je ne suis pas souvent là.
Belle-maman est plutôt du genre nonchalant. Elle sourit, elle blague, elle fait comprendre que rien n’a vraiment d’importance. Parfois, on se demande même si on a plus d’importance à ses yeux que sa télé ou que ses clébards. J’aime pas ce côté que je retrouve parfois chez Marie. J’aime pas mais je comprends, et je pardonne. Presque. C’est pas de leur faute. Elles ont grandi là-dedans.
Grand-mère a le dos droit comme un I. Les membres maigres comme des I, également. Deux yeux bleu pâle qui percent sa peau pâle, qui recouvre une âme tout aussi pâle. Elle sourit peu. Le contraire de sa fille et de sa petite fille. Elle a perdu son mari d’un cancer il y a peu. Peut-être que je sourirais peu, moi aussi, si j’avais vécu ça. Ce qui est étonnant chez elle, c’est qu’elle est anorexique. On ne s’attend pas à ça d’une femme de cet âge.
Elle a dû avoir une mère à problèmes, elle aussi.
Certaines choses se perpétuent de génération en génération. Ça ne s’arrête pas tant qu’il n’y a pas de prise de conscience. Tant qu’il n’y a pas de mots prononcés. Des générations de clones qui ne réalisent même pas qui elles sont en réalité. Toute une vie à ne pas s’appartenir, à avancer à l’aveugle, merde !
On a invité Fred, l’ami de belle maman. Fred est un bout-en-train. J’aimerais avoir sa connerie et son répondant. Il ne lâche pas une phrase sans qu’il y ait une boutade à la fin. C’est ça. Il remplace chaque point par une boutade. Avec son accent du sud, il est sacrément bon en grammaire, le bougre.
Quoi qu’il en soit, les conversations ne volent pas haut. On parle de trucs superficiels, sans importance. Les voitures, la bouffe, le boulot. Ça fait longtemps que j’ai arrêté de vouloir élever – ou creuser – le débat.
— Alors, Sylvaine m’a dit que tu voyages beaucoup ? me demande Fred.
— Je dois rencontrer des patrons de restaurants ou d’hôtels à qui on livre du vin. Revoir les commandes avec eux. Trouver de nouveaux clients. Je dois aussi négocier avec nos fournisseurs…
— Et ça t’amène loin tout ça ?
— En France essentiellement. Bourgogne, Champagne, vallée du Rhône. Je vais aussi en Espagne, en Italie et en Pologne.
— T’es jamais là, quoi.
Je jette un oeil à Marie. Elle regarde dans le vide.
— Dès que j’aurais ma promotion, je pourrai chapeauter la région sud-ouest. J’aurais plus besoin de bouger autant.
Fred me fait un clin d’oeil :
— En attendant, c’est le boulot rêvé pour avoir une double vie, hein !
Personne ne semble relever. Je souris avec gêne. Grand-mère fait couler du fromage sur une pomme de terre. Elle sera sans doute repue après cet unique féculent.
Une double vie.
Fred ne sait pas que je sais. Mais le beau père de Marie, son grand copain, m’a tout raconté sur lui. Fred ne compte plus les fois où il a trompé sa femme. Il en a eu une, m’a-t-on dit, qui aimait se faire souiller. Elle suçait après la sodomie, comme Valérie. Fred est allé jusqu’à lui pisser dessus dans la baignoire, chose que je n’ai pas encore faite avec ma soumise. Je le regarde en souriant. Bon sang Fredo, si tu savais à quel point on se ressemble, tous les deux.
Si tu savais ce que je sais !
— Il fait un travail fatiguant, explique Marie. Ses déplacements l’épuisent. Et puis le chef leur mettent une pression pour les résultats.
Je temporise :
— C’est le cas dans la plupart des boulots.
— C’est mauvais pour la santé d’être jamais chez soi, reprend Marie. L’homme est un être d’habitudes. Il a besoin de routine.
Moi aussi, me dis-je en moi-même, quand je suis habitué à une chatte et que je m’y sens bien, j’aime bien y revenir. Chaque nouvelle chatte, même si elle suscite l’excitation, est un nouvel effort. Il ne faut pas la décevoir. Il faut la faire ronronner, miauler, gémir… et ça me ramène toujours à la première fois, la fois où j’ai été en dessous de tout. J’ai toujours peur que ça recommence. Quelle pression on se met, nous autres mecs ! On a l’impression qu’on va se faire jeter comme une vieille chaussette si on n’assure pas. Pourtant le sexe n’est pas essentiel chez les femmes…
À moins qu’il le soit ?
La conversation continue au sujet de mon boulot. Marie explique ce que je fais en détail. Les caisses de vin offertes en loosdé aux négociants récalcitrants. Les cadeaux faits aux grands patrons. Je me demande si elle prend vraiment ma défense ou si elle dit ça pour me faire plaisir. Dans le fond, elle a toujours trouvé que je travaille peu au regard de ce que je gagne. Que je n’ai pas de grosses responsabilités. Alors que elle, elle trime.
— Et toi, Fred, quand est-ce que tu lui fais un enfant, à Anna ?
Fred s’arrête de manger. Le scud a touché son but. Je me ressers sans écouter ses justifications. Fromage, patates, charcutailles, cornichons. La France est vraiment un pays de rustres. J’avale une bouchée. Puis une autre. Puis encore une autre. Ça me fait toujours ça la raclette. Comme avec les femmes, j’ai l’impression d’être un puits sans fond. De n’être jamais rassasié.
Je me remplis un verre de Tokay Pinot Gris. J’avale une rasade, même si je sais que je suis toujours décalqué un lendemain de raclette arrosée. La fraicheur du vin me gagne, emportant avec elle la lourdeur du plat. Parait que le vin du Jura aide à digérer le fromage.
Alors que tous discutent à nouveau, je repense à la phrase de Fred.
Le boulot top pour une double vie. Le visage de Justine se superpose à mon assiette. Pourquoi pas, après tout ?
J’offre à grand-mère un sourire avenant :
— Une rondelle de saucisson, grand-maman ?

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